Hans Egede, Histoire naturelle du Groenland, 1763
Dans son livre « Effondrement », Jared Diamond a consacré plus de 170 pages au peuplement viking du Groenland. Selon cet universitaire américain, la disparition de la colonie illustrerait, à l’instar des sociétés mayas ou anazazi, l’extrême fragilité des civilisations. Si la thèse de Diamond a été discutée (notamment dans Questionning Collapse), il ne fait aucun doute que les établissements scandinaves, ou tout au moins leur localisation, sont tombés dans l’oubli.

(Jared Diamond, Effondrement, 2005. Trad. Fr. 2006)
Une occupation permanente pendant cinq siècles.
On ne le redira jamais assez, des milliers d’Européens ont vécu pendant près de cinq siècles au Groenland. Convertis au christianisme, ils s’habillaient à la mode européenne, se mariaient, baptisaient leurs enfants, enterraient leurs morts comme leurs semblables du vieux continent. Ils commerçaient régulièrement avec l’Islande et l’Europe du nord. Dès le début du XIe siècle, ils fondèrent un petit établissement à L’Anse aux Meadows (au nord de Terre-Neuve), d’où ils partaient explorer l’embouchure du Saint-Laurent ou la côte nord-américaine ; sans doute sont-ils descendus jusqu’à la latitude de l’État du Rhode Island, peut-être même de New York.

Reconstitution de L’Anse aux Meadows à Terre-Neuve
Le trajet s’effectuait pour l’essentiel en longeant les côtes. La distance totale de 3 500 à 4 000 km est comparable à celle qui sépare la Norvège du détroit de Gibraltar que les Vikings ont franchi à plusieurs reprises. Un aussi long voyage n’avait rien d’effrayant pour des navigateurs de cette trempe.
Des écrits de seconde main.
Si les compagnons d’Eiríkr Le Rouge avaient une culture essentiellement orale, il n’en était pas de même de leurs descendants. Dès l’an mil, des prêtres chrétiens officient au Groenland. En 1124, un diocèse voit le jour à quelques encablures de Brattahlíd et une cathédrale – de dimensions certes modestes – est construite à Gardar (dans l’actuel fjord d’Igaliku).
Les clercs lisaient, rédigeaient en latin et en norrois, tout comme une partie de l’élite groenlandaise. Si l’on en croit Régis Boyer, un poème de l’Edda, le Lai d’Atli, aurait été composé au Groenland. Par ailleurs, certains événements de la colonie ont été soigneusement consignés dans les registres islandais (même si très peu de ces écrits nous sont parvenus). Par une ironie de l’histoire, c’est au XVe siècle, quand débute l’exploration de l’Amérique à la suite des voyages de Christophe Colomb, que l’on perd la trace de la colonie groenlandaise.

Pierre runique de Kingigtorssuaq (XIIIe siècle), trouvée à 1 500 km de Brattahlíd. Elle atteste du passage de trois Groenlandais au nord du 72e parallèle.
Déclin et oubli.
La conjugaison de deux circonstances totalement indépendantes explique, en partie, le déclin et « l’oubli » de la colonie.
La première est d’ordre climatique. Un refroidissement s’amorce au milieu du XIIIe siècle. Il culminera vers 1600-1650. La glace se densifie à l’approche du Groenland, rendant la navigation dangereuse, voire impossible, sur une partie de l’année.
La seconde est d’ordre politique. En 1261, la colonie groenlandaise fait allégeance à la couronne norvégienne. Peu après, la Norvège se réserve le monopole de la navigation commerciale. En contrepartie, le royaume s’engage à envoyer chaque année plusieurs navires au Groenland pour l’approvisionner en biens qu’il ne peut produire.
Mais à partir de 1410, la Norvège n’honore plus sa promesse. On a de bonnes raisons de penser que les échanges ont continué de manière clandestine. Quand ils se faisaient prendre, les contrebandiers arguaient de la tempête ou du brouillard – ces conditions n’ont, hélas ! cessé d’empirer jusqu’au XIXe siècle – qui les auraient égarés au Groenland.
L’arrêt du commerce officiel, malgré sa poursuite sous une forme prohibée, contribue à invisibiliser le pays d’Eiríkr le Rouge, alors même que ses lointains rivages sont de plus en plus fréquentés par les pêcheurs – basques, scandinaves ou anglais –, les chasseurs de baleines, les pirates ou les premiers explorateurs. Car, dans un contexte de compétition âpre, voire féroce, cette navigation s’effectue à bas bruit. Les marins, s’ils n’hésitent pas à exagérer la portée de leurs exploits, sont en revanche plus discrets sur les routes empruntées. Tout comme les pêcheurs qui taisent jalousement la localisation des fabuleux bancs de morues ou des non moins convoitées troupeaux de cétacés.
Si le souvenir de la colonie scandinave ne s’est pas complètement perdu, on méconnaît toutefois son emplacement exact. Au temps d’Eiríkr le Rouge, les deux principaux établissements avaient reçu les noms d’Eystribygd (« l’établissement de l’Est ») et de Vestribygd (« l’établissement de l’Ouest »), c’est du moins ainsi qu’ils figurent dans les sources écrites. De plus, depuis un rapport du prêtre norvégien Ívar Bárdarson (vers 1350) on est persuadé que le Vestribygd a été abandonné et que seul demeure encore l’établissement de l’Est. Ce que l’on ignore, c’est que ces établissements se situent tous deux sur la côte ouest du Groenland (voir carte). Quelques degrés à peine de longitude les séparent. En vérité, le premier se trouve au sud et le second à 600 km plus au nord. C’est donc sur la côte est, la plus difficile d’accès, que pas moins d’une douzaine d’expéditions officielles s’efforceront sans succès de retrouver des Européens, entre 1479 et 1671. Trois de ces expéditions ramenèrent quelques Inuit (cinq en 1605, cinq autres en 1606 et quatre en 1654). La plupart de ces malheureux mourront de désespoir ou en tentant de s’échapper.
En 1674, un armateur de Bergen qui avait fait fortune dans la traite négrière expédia au Groenland un navire équipé pour l’hivernage. Ce dernier ne parvint jamais à destination. Un flibustier l’arraisonna et le conduisit à Dunkerque.

Gravure d’Olaus Magnus
Combat entre un homme ordinaire et un nain, comme le prétend la légende de l’image ? Un Scandinave et un Autochtone ? Deux pirates qui s’entre-tuent ? Bien que difficile à interpréter cette gravure d’Olaus Magnus (1490-1557), auteur d’une monumentale Histoire des peuples du nord, n’en est pas moins représentative de la vision de l’époque.
Le Vatican n’a pas non plus oublié son diocèse de Gardar. Dans une lettre de 1492, le nouveau pape Alexandre VI se plaint que le Groenland n’a vu aucun navire depuis quatre-vingts ans en raison de la glace de mer qui n’en permet l’accès qu’au mois d’août. À sa connaissance, aucun religieux n’a habité le pays depuis ce temps et il se raconte que la plupart des paroissiens, autrefois catholiques, ont répudié leur foi. Pour sauver ces âmes perdues, le Vatican nomme, au siège de Gardar, le bénédictin Matthias Knutsson. Ce dernier ne rejoindra cependant jamais son diocèse. (K. Seaver, The Last Vikings, I. B. Tauris, 2010).
Des récits d’Eiríkr le Rouge et de la petite colonie circulent dans les chancelleries. Ils sont truffés d’inexactitudes quand ils n’affabulent pas complètement. En 1647, le français Isaac de La Peyrère, à son retour d’une mission diplomatique en Scandinavie, publie une « Relation du Groenland », un ouvrage dans lequel il consigne les renseignements qu’il a pu obtenir ici ou là. S’il ne mentionne pas Brattahlíd, il parle de l’Eiríksfjördr (Tunulliarfik), de l’Einarsfjördr (Igaliku) ainsi que de divers autres lieux, plus ou moins identifiables. Il évoque plusieurs églises et monastères, notamment la cathédrale de Gardar. De La Peyrère précise prudemment qu’il n’a pas pu vérifier toutes ses informations. Son livre nous laisse néanmoins un excellent tableau des connaissances et préjugés de l’époque. Le recueil contient également divers dessins : le mystérieux narval, pourvoyeur de la fameuse « corne de licorne », les curieuses embarcations des « Groenlandais » (les Inuit) ou encore leurs costumes.

De la Peyrère, Relation du Groenland, 1647
Une laborieuse redécouverte.
Avec le pasteur Hans Egede (1686-1758) commencent l’histoire du Groenland moderne et, après lui, les premières recherches archéologiques.
Ce missionnaire danois a séjourné une vingtaine d’années au Groenland. À défaut de retrouver des Scandinaves, il entreprend d’évangéliser les Inuit pour lesquels il se prend d’affection. Il a publié ses observations dans sa Description et histoire naturelle du Groenland (1729 pour l’édition danoise, 1743 pour l’édition française).
Après un inventaire du territoire et de ses ressources naturelles, il dresse un tableau précieux des mœurs et des coutumes des Inuit ainsi que de leur univers mental. Egede a appris la langue des Autochtones. Il y consacre un chapitre entier : phonétique, grammaire, conjugaison, liste de mots et d'expressions courantes.
Malgré tous ses efforts, le missionnaire n’a pas réussi à réveiller l’intérêt de la couronne pour les sujets de sa lointaine colonie (« des sauvages », comme on disait à l’époque). Cependant, la liaison maritime fut rétablie, et en 1751, Peder Olsen Walløe, un disciple d’Hans Egede, identifie l’établissement de l’Est (sur la côte ouest) ainsi que quelques vestiges laissés par ses lointains occupants. Vingt-cinq ans après, Aaron Arctander passe deux étés dans l’Eystribygd (1777-1779). Il effectue un relevé systématique des ruines de l’ancienne colonie et, en particulier, de la cathédrale et du palais épiscopal de Gardar.

Portrait de Hans Egede par Johan Hörner, musée national d’histoire du château de Frederiksborg, Danemark
Sous l’impulsion de la Société royale des antiquaires du Nord, un nouvel examen des ruines fut réalisé en 1829, dans des conditions climatiques effroyables, par l’équipe du jeune capitaine W. A. Graah. Dans un récit détaillé, publié à son retour, Graah donne en particulier une excellente description de l’église de Hvalsey (à une vingtaine de kilomètres au nord-est de Qaqortoq). Ses fouilles ont mis à jour des restes carbonisés ainsi que des ossements. Il pensait avoir trouvé la tombe d’un évêque et la preuve que l’église avait été incendiée, mais les Inuit qui l’accompagnaient douchèrent son enthousiasme : ce n’étaient que des traces d’un foyer où leurs congénères avaient cuisiné du phoque ! Comme le confirmèrent des recherches ultérieures, les bâtiments abandonnés avaient servi d’abris saisonniers aux Inuit après le départ des descendants d’Eiríkr le Rouge.

W. A. Graah, Narrative of an Expedition to the East Coast of Greenland (Londres, 1837)
Entre 1838 et 1845, la Société royale des antiquaires du Nord publia trois volumes sur Les Monuments historiques du Groenland : ruines d’églises et d’habitations, pierres runiques, sépultures…
Quelque quarante ans plus tard, en 1880, on inventoria les vestiges scandinaves et en 1894 fut introduite la numérotation des sites encore actuellement en vigueur.
Que les Alfes illuminent votre journée.
T.A.
8 février 2023. L’hiver est bien là ! 4 degrés Celsius, 39 degrés Fahrenheit.
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